четверг, 22 апреля 2021 г.

 Analysez le texte

Le Bonheur (par Guy de Maupassant)

Un soir, après dix heures de marche, j'atteignis une petite demeure toute seule au fond d'un étroit vallon qui allait se jeter à la mer une lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la montagne, couvertes de maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient comme deux sombres murailles ce ravin lamentablement triste.

Autour de la chaumière, quelques vignes, un petit jardin, et plus loin, quelques grands châtaigniers, de quoi vivre enfin, une fortune pour ce pays pauvre.

La femme qui me reçut était vieille, sévère et propre, par exception. L'homme, assis sur une chaise de paille, se leva pour me saluer, puis se rassit sans dire un mot. Sa compagne me dit:

- Excusez-le; il est sourd maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.

Elle parlait le francais de France.Je fus surpris.Je lui demandai:

- Vous n'êtes pas de Corse?

Elle répondit:- Non, nous sommes des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous habitons ici.

Une sensation d'angoisse et de peur me saisit à la pensée de ces cinquante années écoulées dans ce trou sombre, si loin des villes où vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et l'on se mit à manger le seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit ensemble des pommes de terre, du lard et des choux.

Lorsque le court repas fut fini, j'allai m'asseoir devant la porte, le coeur serré par la mélancolie du morne paysage, étreint par cette détresse qui prend parfois les voyageurs en certains soirs tristes, en certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de finir, l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du coeur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.

La vieille femme me rejoignit et, torturée par cette curiosité qui vit toujours au fond des âmes les plus résignées:

- Alors. vous venez de France? dit-elle.

- Oui, je voyage pour mon plaisir.

- Vous êtes de Paris, peut-être?

- Non, je suis de Nancy.

Il me sembla qu'une émotion extraordinaire l'agitait. Elle répéta d'une voix lente:

- Vous êtes de Nancy?

L'homme parut dans la porte, impassible comme sont les sourds.Elle reprit:

- Ça ne fait rien. Il n'entend pas.

Puis, au bout de quelques secondes:

- Alors, vous connaissez du monde à Nancy?

- Mais oui, presque tout le monde.

- La famille de Sainte-Allaize?

- Oui, très bien; c'étaient des amis de mon père.

- Comment vous appelez-vous?

Je dis mon nom. Elle me regarda fixement, puis prononça, de cette voix basse qu'éveillent les souvenirs:

- Oui, oui, je me rappelle bien. Et les Brisemare qu'est-ce qu'ils sont devenus?

- Tous sont morts.

- Ah! Et les Sirmont, vous les connaissiez?

- Oui, le dernier est général.

Alors elle dit, frémissante d'émotion, d'angoisse, de je ne sais quel sentiment confus, puissant et sacré, de je ne sais quel besoin d'avouer, de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait tenues jusque-là enfermées au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom bouleversait son âme:

- Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon frère.Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le souvenir me revint.

Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble Lorraine. Une jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été enlevée par un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.

C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant bien le dolman bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle l'avait vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir, s'entendre? comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.

On n'avait rien deviné, rien pressenti.Un soir, comme le soldat venait de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on ne les retrouva pas. On n'en eut jamais de nouvelles et on la considérait comme morte.

Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.

Alors, je repris à mon tour:

- Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.

Elle fit "oui", de la tête. Des larmes tombaient de ses yeux. Alors, me montrant d'un regard le vieillard immobile sur le seuil de sa masure, elle me dit:

- C'est lui.

Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le voyait encore avec ses yeux séduits.Je demandai:

- Avez-vous été heureuse, au moins?

Elle répondit, avec une voix qui venait du coeur:

- Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse. Je n'ai jamais rien regretté.

Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la puissance de l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle était devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte; elle s'était pliée à ses habitudes simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme de rustre, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.

Elle n'avait jamais pensé à rien, qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n'avait eu jamais besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait rien.

Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l'avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu'on désire, tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout ce qu'on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à l'autre.

Elle n'aurait pas pu être plus heureuse.

Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu sur son grabat, à côté de celle qui l'avait suivi si loin, je pensais à cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si peu.

Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux époux.

 

понедельник, 19 апреля 2021 г.

 L'analytique 4 annee

 Thérèse Desqueyroux de François Mauriac

Thérèse est une jeune provinciale cultivée et intelligente, issue de la petite bourgeoisie landaise. Elle  épouse par conformisme, par intérêt financier, mais aussi par besoin d’émancipation, Bernard Desqueyroux, un propriétaire terrien insignifiant et sans charisme.

 

Pourquoi l’avait-elle épousé ? C’était vrai qu’il n’avait montré aucune hâte. Thérèse se souvient que la mère de Bernard, Mme Victor de la Trave, répétait à tout venant : « Il aurait bien attendu, mais elle l’a voulu, elle l’a voulu, elle l’a voulu. Elle n’a pas nos principes, malheureusement ; par exemple, elle fume comme un sapeur : un genre qu’elle se donne ; mais c’est une nature très droite, franche comme l’or. Nous aurons vite fait de la ramener aux idées saines. Certes, tout ne nous sourit pas dans ce mariage. Oui…la grand-mère Bellade…je sais bien… mais c’est oublié, n’est-ce pas ? On peut à peine dire qu’il y a eu scandale, tellement ç’a été bien étouffé. Vous croyez à l’hérédité, vous ? Le père pense mal, c’est entendu ; mais il ne lui a donné que de bons exemples : c’est un saint laïque. Et il a le bras long. On a besoin de tout le monde. Enfin, il faut bien passer sur quelque chose. Et puis, vous me croirez si vous voulez : elle est plus riche que nous. C’est incroyable, mais c’est comme ça. Et en adoration devant Bernard, ce qui ne gâte rien.

 

Oui, elle avait été en adoration devant lui : aucune attitude qui demandât moins d’effort. Dans le salon d’Argelouse ou sous les chênes au bord du champ, elle n’avait qu’à lever vers lui ses yeux que c’était sa science d’emplir de candeur amoureuse. Une telle proie à ses pieds flattait le garçon mais ne l’étonnait pas. « Ne joue pas avec elle, lui répétait sa mère, elle se ronge. »

« Je l’ai épousé parce que… » Thérèse, les sourcils froncés, une main sur ses yeux, cherche à se souvenir. Il y avait cette joie puérile de devenir, par ce mariage, la belle-sœur d’Anne. Mais c’était Anne surtout qui en éprouvait de l’amusement ; pourquoi en rougir ? Les deux mille hectares de Bernard ne l’avaient pas laissée indifférente. « Elle avait toujours eu la propriété dans le sang. » Lorsque après les longs repas, sur la table desservie on apporte l’alcool, Thérèse était restée souvent avec les hommes, retenue par leurs propos touchant les métayers, les poteaux de mine, la gemme, la térébenthine. Les évaluations de propriétés la passionnaient. Nul doute que cette domination sur une grande étendue de forêt l’ait séduite : « Lui aussi, d’ailleurs, était amoureux de mes pins… » Mais Thérèse avait obéi peut-être à un sentiment plus obscur qu’elle s’efforce de mettre à jour : peut-être cherchait-elle moins dans le mariage une domination, une possession, qu’un refuge. Ce qui l’y avait précipitée, n’était-ce pas une panique ? Petite fille pratique, enfant ménagère, elle avait hâte d’avoir pris son rang, trouvé sa place définitive ; elle voulait être rassurée contre elle ne savait quel péril. Jamais elle ne parut si raisonnable qu’à l’époque de ses fiançailles : elle s’incrustait dans un bloc familial, « elle se casait » ; elle entrait dans un ordre. Elle se sauvait.

 

 

 

 


четверг, 15 апреля 2021 г.

 аналитика 4 к 

Devoir:

1. Comparez les textes La chute et Le miroir: trouvez le commun et le specifique dans le sujet et les details.

2. Comments sont decrits les personnages?

3.Commentez le choix du lexique et des procedes stylistiques

вторник, 13 апреля 2021 г.

4 к аналитика Алахвердиева Л.Г.

 

Текст 4 к Зеркало

 

 

Claude Seignolle “LE MIROIR”  (Histoires étranges)

Elle arriva seule, au volant d'une luxueuse conduite intérieure. Le gardien de la villa l'attendait, impatient depuis des heures, la guettant dans la grisaille de ce crépuscule de décembre.

Le vent d'hiver lacérait de plaintes agressives cette petite ville balnéaire des Côtes-du-Nord, déserte et d'allure méchante comme en affectent les lieux aigris par l'abandon saisonnier.

Elle descendit la vitre et se fit connaître. Sa voix était douce, harmonieuse, mais feutrée par une grande tristesse. Elle demanda aussi qu'il l'excusât.

Troublé, aimable à contrecœur, le gardien (…) s'empressa de lui ouvrir la portière. Mais, en voyant sortir l'arrivante, il fut saisi de méfiance : si elle était majestueuse, bottée de daim, couverte d'une riche fourrure dont la houppelande lui recouvrait la tête, son visage, presque entièrement dissimulé sous un châle noir, ne laissait entrevoir que ses yeux, éperdument fixes et absents. Pour lui, les gens qui louaient une villa d'hiver et désiraient rester seuls cachaient toujours un trouble besoin d'isolement ; aussi cette femme, se masquant déjà le visage, devait-elle avoir pires raisons que les autres. Elle le suivit, lasse.

Dans l'entrée, il appuya sur le commutateur, mais un court-circuit acheva le bref éclat de l'ampoule.

– Je vais aller prévenir l'électricien, - dit-il. Trouvant une bougie, il l'alluma (…), reprit la valise et monta l'escalier.

L'Inconnue suivait, lointaine dans son halo de tristesse, (…), il entra vivement dans la chambre qu'un feu de bois assoupi caressait d'une lueur paresseuse.

– Ce feu va vous éclairer... Le lit est fait... Si vous désirez une autre couverture ?... disait-il (…)

Assise sur le bord du lit, fixant les flammes, l'Inconnue l'écoutait-elle ? Il comprit que non. Après avoir soudé la bougie dans un endroit propice, il partit sans qu'elle tournât la tête.

Alors, sur le mur, l'ombre de la femme se voûta soudain. Elle se laissa doucement sangloter pendant que ses doigts effleuraient son visage d'étoffe à la façon de quelqu'un qui hésite à caresser la face d'un autre. Elle suivit le contour de son menton ; s'attarda à ses joues, évita de toucher son nez et ses oreilles comme s'ils étaient fragiles : partout où la suite de ce cruel accident, elle se sentait un horrible masque façonné avec d'inégaux morceaux de chair découpés, pris ailleurs sur son corps et apiécés, soudés là afin de la rendre à peu près supportable.

– Ils m'ont dit que mes traits revivront... Ils m'ont affirmé que je reviendrai telle qu'avant ! Mais pourquoi ont-ils parlé de miracle ?... Elle se leva, alla à la fenêtre qu'elle ouvrit.

… Ils ont fait de moi une morte vivante, obligée de se fuir... de fuir vainement cette autre dont je ne veux pas... Que tout était hostile et noir pour Elle, la Magnifique .On ne la lui montrerait que dans un mois ; le temps pour la chance : celui pour s'accoutumer au pire. Mais elle ne pouvait plus attendre ; elle voulait savoir tout de suite, là où, autrefois, petite fille, elle passait ses vacances insouciantes : enfant vive et gaie, déjà si belle avec ses longues nattes blondes... Si jolie avant !...

Avant ! A Mon Dieu ! seriez-vous parfois impitoyable à ce point ! Décidée au supplice de la vérité, elle chercha un miroir. Sur le panneau supérieur d'une porte sans poignée, il l'attendait... Les flammes du foyer l'éclairaient, alternant ombres et clartés ; juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne s'y discernât pas trop. S'approchant du miroir, elle enleva le châle posé sur le bandage clair, son troisième et momentané visage : heaume de coton juste fendu d'un trait hostile par où elle restait encore à peine liée au monde. Et, déroulant, elle commença à se délivrer au risque de mieux se torturer. Son courage cessa lorsqu'il ne resta plus que quelques tours.

Elle s'arrêta et ferma les paupières aussi fortement qu'elle serra ses poings, pour, soudain, frapper cette glace qui, cynique, attendait de la détruire. Frappant à la briser, elle n'eut pas à finir d'ôter le bandage : il tomba de lui-même, la laissant avec une sensation de nudité jamais encore ressentie. Elle regarda fort et se vit !... Ou, plutôt, elle vit celle qu'ils avaient faite d'elle : ce visage de chairs couturées et inégalement fondues ensemble, sillonnées de rides profondes... monstrueuse vérité qu'elle fixait, hébétée comme si ce spectacle était sa plus belle réussite de comédienne. Enfin son regard se voila d'un opaque désespoir.

Alors, elle qui vénérait la mer, n'eut qu'à la rejoindre et la prendre pour tombe.

Lorsque le gardien revint avec l'homme de l'électricité, celui-ci rétablit aussitôt le courant. Ensuite, ils montèrent prévenir la locataire qu'elle pouvait en user. Le gardien frappa à plusieurs reprises, mais, n'obtenant pas de réponse, étonné, il se risqua à entrouvrir la porte. La chambre était vide ; la fenêtre large ouverte. Ils entrèrent et éclairèrent. Ni le lit, ni la valise n'avaient été défaits.

Apercevant alors le châle tombé à terre, entremêlé avec une longue bande à pansement, le gardien alla les ramasser et, s'étant relevé face au miroir, il poussa un tel cri d'effroi que son compagnon en resta saisi sur place. Dans la profondeur du miroir qui était redevenu simple verre transparent en perdant son tain, tombé par larges plaques, sans doute à la suite de chocs, se voyait horriblement net, sans méprise possible, un visage de cadavre, verdâtre et tailladé ; en état de décomposition... effroyable révélation d'un crime resté caché là ! Enfin, s'étant ressaisis, poussés par le courage des curieux, ils réussirent à forcer la porte au miroir. Un étroit placard, ignoré du gardien, se trouvait derrière. Ce dernier regarda à l'intérieur et sa répulsion disparut aussitôt. Ça alors ! s'exclama-t-il, sourdement. Et, tendant son bras sans crainte ni dégoût, il décrocha d'une patère un mannequin de grande taille, gonflé de varech et vêtu d'étoffes moisies...

A l'aube, la mer descendante, rageuse de houle, abandonna par force son corps entre les récifs jaillis sur la plage immense et blême. Des ramasseuses de coquillages l'aperçurent de loin, comme crucifiée, semblable à une géante étoile de mer. Elles s'approchèrent et virent que c'était une svelte étoile humaine, noyée de mer, posée à plat ventre sur la pierre coupante. Des pêcheurs accourus la retournèrent, l'allongeant sur le dos. Aussitôt les femmes et les hommes se figèrent, saisis par une vertigineuse sensation de Divinité. Et tous ceux qui vinrent ensuite furent, l'un après l'autre, frappés d'émerveillement. – ... Elle... Elle ressemble ! osa enfin quelqu'un. Elle ressemble à... à celle qu'on voit au cinéma... – Oui, peut-être, lui répondit-on dans un murmure de vénération... mais celle-là est encore plus belle.

 

Lexique

conduite intérieure = véhicule automobile fermé

lacérer - рвать, разрывать; кромсать

houppelande - manteau ample, sans manches, porté autrefois au-dessus des vêtements- накидка

halo - auréole, couronne                                            heaume – шлем

vénérer - estimer, respecter                            tailladé – разрезами

varechvarech                                                         houle - волнение (на море

 

 

понедельник, 12 апреля 2021 г.

 Texte a analyser pour 4 annee

Albert Camus   « La chute»

Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route après une hésitation...
J'avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j'entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d'un corps qui s'abat sur l'eau. Je m'arrêtais net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j'entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s'éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. [...]

    Croyez-moi, les religions se trompent dés l'instant qu'elle font de la morale et qu'elles fulminent des commandements. Dieu n'est pas nécessaire pour créer la culpabilité, ni punir. Nos semblables y suffisent, aidés par nous-mêmes. Vous parliez du Jugement dernier. Permettez-moi d'en rire respectueusement. Je l'attends de pied ferme : j'ai connu ce qu'il y a de pire, qui est le jugement des hommes. Pour eux, pas de circonstances atténuantes, même la bonne intention est imputée à crime. Avez-vous au moins entendu parler de la cellule des crachats qu'un peuple imagina récemment pour prouver qu'il était le plus grand de la terre ? Une boîte maçonnée où le prisonnier se tient debout, mais ne peut pas bouger. La solide porte qui le boucle dans sa coquille de ciment s'arrête à hauteur de menton. On ne voit donc que son visage sur lequel chaque gardien qui passe crache abondamment. Le prisonnier, coincé dans la cellule, ne peut s'essuyer, bien qu'il lui soit permis, il est vrai, de fermer les yeux. Eh bien ça, mon cher, c'est une invention d'hommes. Ils n'ont pas eu besoin de Dieu pour ce petit chef-d'oeuvre. [...]

    Dans la solitude, la fatigue aidant, que voulez-vous, on se prend volontiers pour un prophète. Après tout, c'est bien là ce que je suis, refugié dans un désert de pierres, de brumes, et d'eaux pourries, prophète vide pour temps médiocres, Élie sans messire, bourré de fièvre et d'alcool, le dos collé à cette porte moisie, le doigt levé vers un ciel bas, couvrant d'imprécations des hommes sans loi qui ne peuvent supporter aucun jugement. Car ils ne peuvent le supporter, très cher, et c'est toute la question. Celui qui adhère à une loi ne craint pas le jugement qui le replace dans un ordre auquel il croit. Mais le plus haut des tourments humains est d'être jugé sans loi. Nous sommes pourtant dans ce tourment. Privés de leur frein naturel, les juges, déchaînés au hasard, mettent les bouchées doubles. Alors, n'est-ce pas, il faut bien essayer d'aller plus vite qu'eux. Et c'est le grand branlebas. Les prophètes et les guérisseurs se multiplient, ils se dépêchent pour arriver avec une bonne loi, ou une organisation impeccable, avant que la terre ne soit déserte. Heureusement, je suis la fin et le commencement, j'annonce la loi. Bref, je suis juge-pénitent. [...]

    Prononcez vous-même les mots qui, depuis des années, n'ont cessé de retentir dans mes nuits, et que je dirai enfin par votre bouche : "Ô jeune fille, jette-toi encore dans l'eau pour que j'aie une seconde fois la chance de nous sauvez tous les deux !" Une seconde fois, hein, quelle imprudence ! Supposez, cher maître, qu'on nous prenne au mot ? Il faudrait s'exécuter.
Brr...! l'eau est si froide ! Mais rassurons-nous ! Il est trop tard, maintenant, il sera toujours trop tard. Heureusement !

Lexique :

S’abattre- être renversé

Fulminer – entrer dans une violente colère

Le crachat – salive

La cellule – la cavité ,ротовая полость

Prophète (m) – personne qui prédit l’avenir

Branlebas (m) – agitation désordonnée 

juge-pénitent – судья наказующий