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Claude Seignolle “LE MIROIR” (Histoires
étranges)
Elle arriva seule, au volant d'une luxueuse conduite intérieure. Le gardien
de la villa l'attendait, impatient depuis des heures, la guettant dans la
grisaille de ce crépuscule de décembre.
Le vent d'hiver lacérait de plaintes agressives cette petite ville
balnéaire des Côtes-du-Nord, déserte et d'allure méchante comme en affectent
les lieux aigris par l'abandon saisonnier.
Elle descendit la vitre et se fit connaître. Sa voix était douce,
harmonieuse, mais feutrée par une grande tristesse. Elle demanda aussi qu'il
l'excusât.
Troublé, aimable à contrecœur, le gardien (…) s'empressa de lui ouvrir la
portière. Mais, en voyant sortir l'arrivante, il fut saisi de méfiance :
si elle était majestueuse, bottée de daim, couverte d'une riche fourrure dont
la houppelande lui recouvrait la tête, son visage, presque entièrement
dissimulé sous un châle noir, ne laissait entrevoir que ses yeux, éperdument
fixes et absents. Pour lui, les gens qui louaient une villa d'hiver et
désiraient rester seuls cachaient toujours un trouble besoin d'isolement ;
aussi cette femme, se masquant déjà le visage, devait-elle avoir pires raisons
que les autres. Elle le suivit, lasse.
Dans l'entrée, il appuya sur le commutateur, mais un court-circuit acheva
le bref éclat de l'ampoule.
– Je vais aller prévenir l'électricien, - dit-il. Trouvant une bougie, il
l'alluma (…), reprit la valise et monta l'escalier.
L'Inconnue suivait, lointaine dans son halo de tristesse, (…), il entra
vivement dans la chambre qu'un feu de bois assoupi caressait d'une lueur
paresseuse.
– Ce feu va vous éclairer... Le lit est fait... Si vous désirez une autre
couverture ?... disait-il (…)
Assise sur le bord du lit, fixant les flammes, l'Inconnue l'écoutait-elle ?
Il comprit que non. Après avoir soudé la bougie dans un endroit propice, il
partit sans qu'elle tournât la tête.
Alors, sur le mur, l'ombre de la femme se voûta soudain. Elle se laissa
doucement sangloter pendant que ses doigts effleuraient son visage d'étoffe à
la façon de quelqu'un qui hésite à caresser la face d'un autre. Elle suivit le
contour de son menton ; s'attarda à ses joues, évita de toucher son nez et
ses oreilles comme s'ils étaient fragiles : partout où la suite de ce
cruel accident, elle se sentait un horrible masque façonné avec d'inégaux
morceaux de chair découpés, pris ailleurs sur son corps et apiécés, soudés là
afin de la rendre à peu près supportable.
– Ils m'ont dit que mes traits revivront... Ils m'ont affirmé que je reviendrai
telle qu'avant ! Mais pourquoi ont-ils parlé de miracle ?... Elle se
leva, alla à la fenêtre qu'elle ouvrit.
… Ils ont fait de moi une morte vivante, obligée de se fuir... de fuir
vainement cette autre dont je ne veux pas... Que tout était hostile et noir
pour Elle, la Magnifique .On ne la lui montrerait que dans un mois ;
le temps pour la chance : celui pour s'accoutumer au pire. Mais elle ne
pouvait plus attendre ; elle voulait savoir tout de suite, là où,
autrefois, petite fille, elle passait ses vacances insouciantes : enfant
vive et gaie, déjà si belle avec ses longues nattes blondes... Si jolie
avant !...
Avant ! A Mon Dieu ! seriez-vous parfois impitoyable à ce
point ! Décidée au supplice de la vérité, elle chercha un miroir. Sur le
panneau supérieur d'une porte sans poignée, il l'attendait... Les flammes du
foyer l'éclairaient, alternant ombres et clartés ; juste ce qu'il fallait
pour qu'elle ne s'y discernât pas trop. S'approchant du miroir, elle enleva le
châle posé sur le bandage clair, son troisième et momentané visage :
heaume de coton juste fendu d'un trait hostile par où elle restait encore à
peine liée au monde. Et, déroulant, elle commença à se délivrer au risque de
mieux se torturer. Son courage cessa lorsqu'il ne resta plus que quelques
tours.
Elle s'arrêta et ferma les paupières aussi fortement qu'elle serra ses
poings, pour, soudain, frapper cette glace qui, cynique, attendait de la
détruire. Frappant à la briser, elle n'eut pas à finir d'ôter le bandage :
il tomba de lui-même, la laissant avec une sensation de nudité jamais encore
ressentie. Elle regarda fort et se vit !... Ou, plutôt, elle vit celle
qu'ils avaient faite d'elle : ce visage de chairs couturées et inégalement
fondues ensemble, sillonnées de rides profondes... monstrueuse vérité qu'elle
fixait, hébétée comme si ce spectacle était sa plus belle réussite de
comédienne. Enfin son regard se voila d'un opaque désespoir.
Alors, elle qui vénérait la mer, n'eut qu'à la rejoindre et la prendre pour
tombe.
Lorsque le gardien revint avec l'homme de l'électricité, celui-ci rétablit
aussitôt le courant. Ensuite, ils montèrent prévenir la locataire qu'elle
pouvait en user. Le gardien frappa à plusieurs reprises, mais, n'obtenant pas
de réponse, étonné, il se risqua à entrouvrir la porte. La chambre était
vide ; la fenêtre large ouverte. Ils entrèrent et éclairèrent. Ni le lit,
ni la valise n'avaient été défaits.
Apercevant alors le châle tombé à terre, entremêlé avec une longue bande à
pansement, le gardien alla les ramasser et, s'étant relevé face au miroir, il
poussa un tel cri d'effroi que son compagnon en resta saisi sur place. Dans la
profondeur du miroir qui était redevenu simple verre transparent en perdant son
tain, tombé par larges plaques, sans doute à la suite de chocs, se voyait
horriblement net, sans méprise possible, un visage de cadavre, verdâtre et
tailladé ; en état de décomposition... effroyable révélation d'un crime
resté caché là ! Enfin, s'étant ressaisis, poussés par le courage des
curieux, ils réussirent à forcer la porte au miroir. Un étroit placard, ignoré
du gardien, se trouvait derrière. Ce dernier regarda à l'intérieur et sa
répulsion disparut aussitôt. Ça alors ! s'exclama-t-il, sourdement. Et,
tendant son bras sans crainte ni dégoût, il décrocha d'une patère un mannequin
de grande taille, gonflé de varech et vêtu d'étoffes moisies...
A l'aube, la mer descendante, rageuse de houle, abandonna par force son
corps entre les récifs jaillis sur la plage immense et blême. Des ramasseuses
de coquillages l'aperçurent de loin, comme crucifiée, semblable à une géante
étoile de mer. Elles s'approchèrent et virent que c'était une svelte étoile
humaine, noyée de mer, posée à plat ventre sur la pierre coupante. Des pêcheurs
accourus la retournèrent, l'allongeant sur le dos. Aussitôt les femmes et les
hommes se figèrent, saisis par une vertigineuse sensation de Divinité. Et tous
ceux qui vinrent ensuite furent, l'un après l'autre, frappés d'émerveillement.
– ... Elle... Elle ressemble ! osa enfin quelqu'un. Elle ressemble à... à
celle qu'on voit au cinéma... – Oui, peut-être, lui répondit-on dans un murmure
de vénération... mais celle-là est encore plus belle.
Lexique
conduite
intérieure = véhicule automobile fermé
lacérer - рвать, разрывать; кромсать
houppelande - manteau ample, sans manches, porté
autrefois au-dessus des vêtements- накидка
halo - auréole, couronne heaume – шлем
vénérer - estimer, respecter tailladé – разрезами
varech – varech houle - волнение
(на море
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