вторник, 13 апреля 2021 г.

4 к аналитика Алахвердиева Л.Г.

 

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Claude Seignolle “LE MIROIR”  (Histoires étranges)

Elle arriva seule, au volant d'une luxueuse conduite intérieure. Le gardien de la villa l'attendait, impatient depuis des heures, la guettant dans la grisaille de ce crépuscule de décembre.

Le vent d'hiver lacérait de plaintes agressives cette petite ville balnéaire des Côtes-du-Nord, déserte et d'allure méchante comme en affectent les lieux aigris par l'abandon saisonnier.

Elle descendit la vitre et se fit connaître. Sa voix était douce, harmonieuse, mais feutrée par une grande tristesse. Elle demanda aussi qu'il l'excusât.

Troublé, aimable à contrecœur, le gardien (…) s'empressa de lui ouvrir la portière. Mais, en voyant sortir l'arrivante, il fut saisi de méfiance : si elle était majestueuse, bottée de daim, couverte d'une riche fourrure dont la houppelande lui recouvrait la tête, son visage, presque entièrement dissimulé sous un châle noir, ne laissait entrevoir que ses yeux, éperdument fixes et absents. Pour lui, les gens qui louaient une villa d'hiver et désiraient rester seuls cachaient toujours un trouble besoin d'isolement ; aussi cette femme, se masquant déjà le visage, devait-elle avoir pires raisons que les autres. Elle le suivit, lasse.

Dans l'entrée, il appuya sur le commutateur, mais un court-circuit acheva le bref éclat de l'ampoule.

– Je vais aller prévenir l'électricien, - dit-il. Trouvant une bougie, il l'alluma (…), reprit la valise et monta l'escalier.

L'Inconnue suivait, lointaine dans son halo de tristesse, (…), il entra vivement dans la chambre qu'un feu de bois assoupi caressait d'une lueur paresseuse.

– Ce feu va vous éclairer... Le lit est fait... Si vous désirez une autre couverture ?... disait-il (…)

Assise sur le bord du lit, fixant les flammes, l'Inconnue l'écoutait-elle ? Il comprit que non. Après avoir soudé la bougie dans un endroit propice, il partit sans qu'elle tournât la tête.

Alors, sur le mur, l'ombre de la femme se voûta soudain. Elle se laissa doucement sangloter pendant que ses doigts effleuraient son visage d'étoffe à la façon de quelqu'un qui hésite à caresser la face d'un autre. Elle suivit le contour de son menton ; s'attarda à ses joues, évita de toucher son nez et ses oreilles comme s'ils étaient fragiles : partout où la suite de ce cruel accident, elle se sentait un horrible masque façonné avec d'inégaux morceaux de chair découpés, pris ailleurs sur son corps et apiécés, soudés là afin de la rendre à peu près supportable.

– Ils m'ont dit que mes traits revivront... Ils m'ont affirmé que je reviendrai telle qu'avant ! Mais pourquoi ont-ils parlé de miracle ?... Elle se leva, alla à la fenêtre qu'elle ouvrit.

… Ils ont fait de moi une morte vivante, obligée de se fuir... de fuir vainement cette autre dont je ne veux pas... Que tout était hostile et noir pour Elle, la Magnifique .On ne la lui montrerait que dans un mois ; le temps pour la chance : celui pour s'accoutumer au pire. Mais elle ne pouvait plus attendre ; elle voulait savoir tout de suite, là où, autrefois, petite fille, elle passait ses vacances insouciantes : enfant vive et gaie, déjà si belle avec ses longues nattes blondes... Si jolie avant !...

Avant ! A Mon Dieu ! seriez-vous parfois impitoyable à ce point ! Décidée au supplice de la vérité, elle chercha un miroir. Sur le panneau supérieur d'une porte sans poignée, il l'attendait... Les flammes du foyer l'éclairaient, alternant ombres et clartés ; juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne s'y discernât pas trop. S'approchant du miroir, elle enleva le châle posé sur le bandage clair, son troisième et momentané visage : heaume de coton juste fendu d'un trait hostile par où elle restait encore à peine liée au monde. Et, déroulant, elle commença à se délivrer au risque de mieux se torturer. Son courage cessa lorsqu'il ne resta plus que quelques tours.

Elle s'arrêta et ferma les paupières aussi fortement qu'elle serra ses poings, pour, soudain, frapper cette glace qui, cynique, attendait de la détruire. Frappant à la briser, elle n'eut pas à finir d'ôter le bandage : il tomba de lui-même, la laissant avec une sensation de nudité jamais encore ressentie. Elle regarda fort et se vit !... Ou, plutôt, elle vit celle qu'ils avaient faite d'elle : ce visage de chairs couturées et inégalement fondues ensemble, sillonnées de rides profondes... monstrueuse vérité qu'elle fixait, hébétée comme si ce spectacle était sa plus belle réussite de comédienne. Enfin son regard se voila d'un opaque désespoir.

Alors, elle qui vénérait la mer, n'eut qu'à la rejoindre et la prendre pour tombe.

Lorsque le gardien revint avec l'homme de l'électricité, celui-ci rétablit aussitôt le courant. Ensuite, ils montèrent prévenir la locataire qu'elle pouvait en user. Le gardien frappa à plusieurs reprises, mais, n'obtenant pas de réponse, étonné, il se risqua à entrouvrir la porte. La chambre était vide ; la fenêtre large ouverte. Ils entrèrent et éclairèrent. Ni le lit, ni la valise n'avaient été défaits.

Apercevant alors le châle tombé à terre, entremêlé avec une longue bande à pansement, le gardien alla les ramasser et, s'étant relevé face au miroir, il poussa un tel cri d'effroi que son compagnon en resta saisi sur place. Dans la profondeur du miroir qui était redevenu simple verre transparent en perdant son tain, tombé par larges plaques, sans doute à la suite de chocs, se voyait horriblement net, sans méprise possible, un visage de cadavre, verdâtre et tailladé ; en état de décomposition... effroyable révélation d'un crime resté caché là ! Enfin, s'étant ressaisis, poussés par le courage des curieux, ils réussirent à forcer la porte au miroir. Un étroit placard, ignoré du gardien, se trouvait derrière. Ce dernier regarda à l'intérieur et sa répulsion disparut aussitôt. Ça alors ! s'exclama-t-il, sourdement. Et, tendant son bras sans crainte ni dégoût, il décrocha d'une patère un mannequin de grande taille, gonflé de varech et vêtu d'étoffes moisies...

A l'aube, la mer descendante, rageuse de houle, abandonna par force son corps entre les récifs jaillis sur la plage immense et blême. Des ramasseuses de coquillages l'aperçurent de loin, comme crucifiée, semblable à une géante étoile de mer. Elles s'approchèrent et virent que c'était une svelte étoile humaine, noyée de mer, posée à plat ventre sur la pierre coupante. Des pêcheurs accourus la retournèrent, l'allongeant sur le dos. Aussitôt les femmes et les hommes se figèrent, saisis par une vertigineuse sensation de Divinité. Et tous ceux qui vinrent ensuite furent, l'un après l'autre, frappés d'émerveillement. – ... Elle... Elle ressemble ! osa enfin quelqu'un. Elle ressemble à... à celle qu'on voit au cinéma... – Oui, peut-être, lui répondit-on dans un murmure de vénération... mais celle-là est encore plus belle.

 

Lexique

conduite intérieure = véhicule automobile fermé

lacérer - рвать, разрывать; кромсать

houppelande - manteau ample, sans manches, porté autrefois au-dessus des vêtements- накидка

halo - auréole, couronne                                            heaume – шлем

vénérer - estimer, respecter                            tailladé – разрезами

varechvarech                                                         houle - волнение (на море

 

 

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