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Le Bonheur
(par Guy de Maupassant)
Un soir, après dix heures de
marche, j'atteignis une petite demeure toute seule au fond d'un étroit vallon
qui allait se jeter à la mer une lieue plus loin. Les deux pentes rapides de la
montagne, couvertes de maquis, de rocs éboulés et de grands arbres, enfermaient
comme deux sombres murailles ce ravin lamentablement triste.
Autour de la chaumière, quelques
vignes, un petit jardin, et plus loin, quelques grands châtaigniers, de quoi
vivre enfin, une fortune pour ce pays pauvre.
La femme qui me reçut était
vieille, sévère et propre, par exception. L'homme, assis sur une chaise de
paille, se leva pour me saluer, puis se rassit sans dire un mot. Sa compagne me
dit:
- Excusez-le; il est sourd
maintenant. Il a quatre-vingt-deux ans.
Elle parlait le francais de
France.Je fus surpris.Je lui demandai:
- Vous n'êtes pas de Corse?
Elle répondit:- Non, nous sommes
des continentaux. Mais voilà cinquante ans que nous habitons ici.
Une sensation d'angoisse et de
peur me saisit à la pensée de ces cinquante années écoulées dans ce trou
sombre, si loin des villes où vivent les hommes. Un vieux berger rentra, et
l'on se mit à manger le seul plat du dîner, une soupe épaisse où avaient cuit
ensemble des pommes de terre, du lard et des choux.
Lorsque le court repas fut fini,
j'allai m'asseoir devant la porte, le coeur serré par la mélancolie du morne
paysage, étreint par cette détresse qui prend parfois les voyageurs en certains
soirs tristes, en certains lieux désolés. Il semble que tout soit près de
finir, l'existence et l'univers. On perçoit brusquement l'affreuse misère de la
vie, l'isolement de tous, le néant de tout, et la noire solitude du coeur qui
se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort.
La vieille femme me rejoignit et,
torturée par cette curiosité qui vit toujours au fond des âmes les plus
résignées:
- Alors. vous venez de France?
dit-elle.
- Oui, je voyage pour mon
plaisir.
- Vous êtes de Paris, peut-être?
- Non, je suis de Nancy.
Il me sembla qu'une émotion
extraordinaire l'agitait. Elle répéta d'une voix lente:
- Vous êtes de Nancy?
L'homme parut dans la porte,
impassible comme sont les sourds.Elle reprit:
- Ça ne fait rien. Il n'entend
pas.
Puis, au bout de quelques secondes:
- Alors, vous connaissez du monde
à Nancy?
- Mais oui, presque tout le
monde.
- La famille de Sainte-Allaize?
- Oui, très bien; c'étaient des
amis de mon père.
- Comment vous appelez-vous?
Je dis mon nom. Elle me regarda
fixement, puis prononça, de cette voix basse qu'éveillent les souvenirs:
- Oui, oui, je me rappelle bien.
Et les Brisemare qu'est-ce qu'ils sont devenus?
- Tous sont morts.
- Ah! Et les Sirmont, vous les
connaissiez?
- Oui, le dernier est général.
Alors elle dit, frémissante d'émotion,
d'angoisse, de je ne sais quel sentiment confus, puissant et sacré, de je ne
sais quel besoin d'avouer, de dire tout, de parler de ces choses qu'elle avait
tenues jusque-là enfermées au fond de son coeur, et de ces gens dont le nom
bouleversait son âme:
- Oui, Henri de Sirmont. Je le sais bien. C'est mon
frère.Et je levai les yeux vers elle, effaré de surprise. Et tout d'un coup le souvenir me revint.
Cela avait fait, jadis, un gros scandale dans la noble
Lorraine. Une jeune fille, belle et riche, Suzanne de Sirmont, avait été
enlevée par un sous-officier de hussards du régiment que commandait son père.
C'était un beau garçon, fils de paysans, mais portant
bien le dolman bleu, ce soldat qui avait séduit la fille de son colonel. Elle
l'avait vu, remarqué, aimé en regardant défiler les escadrons, sans doute. Mais
comment lui avait-elle parlé, comment avaient-ils pu se voir, s'entendre?
comment avait-elle osé lui faire comprendre qu'elle l'aimait? Cela, on ne le sut jamais.
On n'avait rien deviné, rien pressenti.Un soir, comme
le soldat venait de finir son temps, il disparut avec elle. On les chercha, on
ne les retrouva pas. On n'en eut jamais de nouvelles et on la considérait comme
morte.
Et je la retrouvais ainsi dans ce sinistre vallon.
Alors, je repris à mon tour:
- Oui, je me rappelle bien. Vous êtes mademoiselle Suzanne.
Elle fit "oui", de la tête. Des larmes
tombaient de ses yeux. Alors, me montrant d'un regard le vieillard immobile sur
le seuil de sa masure, elle me dit:
- C'est lui.
Et je compris qu'elle l'aimait toujours, qu'elle le
voyait encore avec ses yeux séduits.Je demandai:
- Avez-vous été heureuse, au moins?
Elle répondit, avec une voix qui venait du coeur:
- Oh! oui, très heureuse. Il m'a rendue très heureuse.
Je n'ai jamais rien regretté.
Je la contemplais, triste, surpris, émerveillé par la
puissance de l'amour! Cette fille riche avait suivi cet homme, ce paysan. Elle
était devenue elle-même une paysanne. Elle s'était faite à sa vie sans charmes,
sans luxe, sans délicatesse d'aucune sorte; elle s'était pliée à ses habitudes
simples. Et elle l'aimait encore. Elle était devenue une femme de rustre, en
bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de
bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de
terre au lard. Elle couchait sur une
paillasse à son côté.
Elle n'avait jamais pensé à rien,
qu'à lui! Elle n'avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les
élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées
de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle
n'avait eu jamais besoin que de lui; pourvu qu'il fût là, elle ne désirait
rien.
Elle avait abandonné la vie,
toute jeune, et le monde, et ceux qui l'avaient élevée, aimée. Elle était
venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle,
tout ce qu'on désire, tout ce qu'on rêve, tout ce qu'on attend sans cesse, tout
ce qu'on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d'un bout à
l'autre.
Elle n'aurait pas pu être plus
heureuse.
Et toute la nuit, en écoutant le
souffle rauque du vieux soldat étendu sur son grabat, à côté de celle qui
l'avait suivi si loin, je pensais à cette étrange et simple aventure, à ce
bonheur si complet, fait de si peu.
Et je partis au soleil levant,
après avoir serré la main des deux vieux époux.
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